Comment (savoir) choisir?

Nos comportements quotidiens ne sont pas tous issus d’une décision réfléchie, et même une minorité d’entre eux le sont réellement. Quand et comment nous nous brossons les dents, ce que nous mangeons au petit déjeuner, comment nous incitons nos enfants à se dépêcher, la musique que nous écoutons, notre profession, la matière des pulls que nous portons, comment nous nous déplaçons en ville et quel sport nous pratiquons, y avons-nous vraiment réfléchi, en avons-nous pesé les conséquences, envisagé des alternatives?

Il y a les choses que nous faisons depuis toujours, comme on nous les a montrées, sans le savoir: cela commence avec comment nous tenons notre fourchette, et cela va jusqu’à la pratique professionnelle de la danse, débutée dès la maternelle… Sans que nous en soyions conscients, une grande partie de ce qui nous définit n’a été ni décidée ni choisie par nous, et nous avons oublié comment cela nous est venu. La plupart du temps, nous prenons conscience de nos conduites, parce qu’elles déplaisent soit à quelqu’un d’autre, soit à nous-mêmes après que d’autres manières de vivre nous aient séduits.

 Si un couple s’exprime verbalement d’une manière tempérée la plupart du temps, et désapprouve le fait que son enfant parle fort et crie, il y a fort à parier qu’il fera en sorte que l’enfant prenne l’habitude de s’exprimer avec modération, sans éclats de voix. Une fois adulte, si rien ne vient contredire cette préférence parentale, celui-ci aura même oublié que petit il parlait fort, et croira s’exprimer naturellement en usant de la voix comme son entourage lui en a fourni l’exemple et les conseils. Mais si cet enfant rejoint une équipe de rugby à l’adolescence par exemple, que ses camarades se moquent de ce qu’ils prennent pour de la timidité, ou du snobisme, et l’incitent à parler haut et fort, il prendra conscience du trait particulier qui est le sien…comme d’un trait particulier, et devra choisir quelle attitude il adoptera dorénavant concernant le port de sa voix. Abandonnera-t-il le rugby, excédé par la pression ou les manières rudes de ses camarades, affrontera-t-il les usages familiaux, séduit par la perspective d’agacer ses parents, ou le simple plaisir de se conformer à sa nouvelle communauté, ou bien conservera-t-il son style -celui que sa famille lui a inculqué-, qu’il saura faire accepter voire adopter par ses co-équipiers? Les trois issues sont également possibles, d’autres également, et sont chacune l’effet d’un choix, qui portera sur le maintien ou non de certaines habitudes, ainsi que sur la socialisation.

Il est plus difficile d’imaginer que le déplaisir d’une conduite apparaisse sans circonstance extérieure, qui en révèle la contingence. Comment imaginer d’autres manières de se tenir à table, d’autres conversations, d’autres intérêts que ceux auxquels les circonstances nous ont familiarisé?

Que reste-t-il dans ces conditions de l’idée que nous décidons ce que nous faisons, lorsqu’aucune confrontation ne nous a conduit à en prendre conscience? Et qu’en est-il de l’attachement aux usages que nous avons connus d’abord, contre ceux qui les contredisent, sinon l’effet de la force de l’habitude, de l’éducation à la loyauté, ou de la crainte de la nouveauté? A contrario, quels motifs nous décident à changer notre manière de nous habiller, à étudier les mathématiques ou à fréquenter l’opéra, contre l’exemple de toute sa famille, de son village, ou de son pays? La volonté pure de se démarquer n’est-elle pas le plus souvent la véritable raison des changements, qui ne sont alors qu’expédients pour affirmer son désir de distinction?

Mais si l’harmonie avec sa famille et son milieu, ou tel trait de caractère, ou encore telle conviction chevillée au corps sont les vrais déterminants en matière de choix à persister dans ses habitudes ou à en changer, quelle part le savoir prend-il dans nos décisions, dans nos choix, dans nos manières de vivre?

Venons en à la nourriture. Dans telle famille on puise dans le réfrigérateur à toute heure de quoi soulager ses envies, on ne mange pas à table; dans une autre, on mange surgelés et plats cuisinés devant la télévision; chez l’un on ne finit pas un repas sans fromage et dessert, chez un autre on ne boit que des sodas, ailleurs on cuisine par passion, sans parler des usages concernant l’approvisionnement en magasin ou au marché, le temps consenti à la préparation des repas, la participation des convives aux tâches ménagères, la valeur attribuée au repas comme rituel familial, la consommation de vins et d’alcool, etc. Chacune de ces familles pense qu’elle se nourrit comme il se doit, dans l’évidence des usages et des habitudes qui guident les gestes ordinaires de la vie.

Car qu’y a t-il à savoir? En quoi une autre approche de l’alimentation serait-elle justifiée à bousculer les habitudes en matière de cuisine? Qu’y a t-il d’autre que la variété des cultures culinaires, concernant les goûts et les apparences des aliments? Chacun comprend les distinctions entre les cuisines du monde, qui reflètent la variété des cultures, des climats, des produits agricoles. Il n’y a là encore que traditions et marchés spécifiques, expérience quotidienne et éducation du goût.

Depuis le 20ème siècle, la société occidentale techno marchande a étendu son emprise sur le territoire des nourritures. L’approche techno scientifique passe par l’agronomie et l’élaboration de denrées alimentaires adaptées aux intérêts des industriels en vue d’une production de masse; elle passe par la biologie de la nutrition, la définition des besoins humains en macro et micro nutriments, la construction d’une sémantique alimentaire basée sur la classification biochimique des composants alimentaires – on ne parle plus de pâtes, mais de glucides à index glycémique donné, ni d’huile d’olive, mais de graisse mono-insaturée en oméga 9, etc; la médecine de la nutrition redéfinit  les consommations alimentaires en apports caloriques, corrélés à des besoins énergétiques fondés sur le métabolisme, en vue d’établir et de conserver un index de masse corporelle compatible avec le niveau de risque le plus bas pour la santé des organismes humains.

A cette rationalité techno scientifique s’adosse une marchandisation de l’aliment, qui vise la maximisation du plaisir dans l’expérience gustative, à travers une ingénierie des saveurs, des consistances, des aspects, afin d’obtenir une surexcitation de l’appétence à consommer et une assuétude alimentaire pour le produit. C’est ainsi que de nombreux sodas, pâtes à tartiner, – jusqu’aux variétés de blé au gluten plus riche en gluténines et gliadines, fournissant une mie de pain plus moelleuse et plus élastique, et responsables de l’accroissement de l’intolérance au gluten dans la population-, ont été élaborés selon des finalités marchandes, s’appuyant sur l’appareil techno scientifique de manipulation des objets agroalimentaires. De nouveaux produits alimentaires sont apparus au cours du 20ème siècle, comme les céréales sucrées au petit déjeuner, de nouvelles pratiques, comme le petit déjeuner sucré, de nouvelles préférences, comme pour les fruits et légumes calibrés et d’aspect 0 défaut, tandis que d’autres ont disparu, comme de nombreuses variétés de fruits et de légumes, exclus du champ de la consommation de masse par les semenciers industriels.

Les usages alimentaires sont aujourd’hui largement conditionnés par l’influence directe de l’offre, telle qu’elle se présente aux consommateurs, qui ne peuvent se procurer que ce qui leur est proposé, et par l’influence indirecte de la publicité qui séduit et persuade en multipliant les supports médiatiques. Les enfants par exemple, sont devenus prescripteurs d’achat, de par leur exposition à la publicité et leur participation aux courses en hypermarché. L’industrie agro-alimentaire a donc su intervenir à tous les niveaux des pratiques alimentaires, et conduire à une modification des matières premières (appauvrissement des sols et des produits agricoles par la culture intensive, réduction de la variété des légumes et des fruits, calibrage, usage intensif de pesticides en vue du zéro défaut), un changement des produits proposés (plus de produits transformés), des goûts ( offre sucrée, salée, fumée), de l’organisation des repas (petit déjeuner sucré, plateaux télé), des pratiques de consommation alimentaire (fast food, collations), des pratiques d’achat et de préparation des repas (enfants prescripteurs, plats cuisinés, surgelés).

Nous sommes aujourd’hui tous confrontés au marketing agroalimentaire, et tous sensibilisés à la sémantique scientifique de l’alimentation. Plutôt que de simplement nous conformer aux nouvelles normes de consommation distillées par la publicité, ou l’ingénierie de la santé, nous pouvons choisir en connaissance de cause comment nous souhaitons nous nourrir, et ce que cela signifie pour nous. Certes il nous faut intégrer de nouvelles informations, de nouvelles connaissances, utiliser de nouvelles heuristiques, à la fois pour retrouver une certaine maitrise vis à vis des manipulations industrielles, et pour enrichir notre bagage culturel concernant l’alimentation avec l’approche santé.

C’est maintenant, lorsque nous sortons de l’évidence première des habitudes alimentaires, et que nous interrogeons les aliments en termes de “ce qui est bon pour la santé”, c’est à dire en intégrant explicitement la finalité hygiénique de la nourriture, que nous réalisons à quel point le discours partout revendiqué sur l’aliment santé manque de repères objectifs, fiables, indépendants. Partout la publicité, les informations fausses, non vérifiées, les modes, les lubies, les experts auto proclamés, et les mandarins en monopole de communication, les convictions personnelles les plus foireuses foisonnent pour influencer, séduire, convaincre, sans que nous soyons jamais certains que l’expert qui s’exprime soit plus fiable que le charlatan qu’il dénonce. Tout point de vue doit être mis en perspective avec les intérêts de celui qui le défend, la position qu’il occupe, la suspicion et le doute suspendent tout jugement favorable à une confirmation ultérieure. Pour savoir quoi manger il nous faut désormais savoir pourquoi on peut manger ceci et pas cela, et consacrer ce savoir par une méthodologie fiable, qui nous assure autonomie et compétence dans nos choix.

L’élaboration de cette méthodologie est la finalité que poursuit l’institut d’hygiologie. Que peut-on savoir aujourd’hui, et comment pouvons-nous juger nos interlocuteurs, leur discours, leurs affirmations? Comment pouvons-nous élaborer les outils qui nous permettent de décider par nous-mêmes, de choisir enfin?!